Waterloo Bridge

Publié le par association de liloufoc à liloustic

Le Waterloo Bridge. Londres, le 13 avril.

 

Waterloo, morne pont

LE MONDE SPORT ET FORME | 04.08.2012 à 10h08 • Mis à jour le 06.08.2012 à 15h02

 

Le Waterloo Bridge. Londres, le 13 avril. | Reuters/© Luke MacGregor / Reuters

Le 7 septembre 1978, un passager descend de l'autobus à impériale à la station du pont de Waterloo. En ce début d'automne pluvieux, personne ne remarque le parapluie qu'il porte avec nonchalance. A quelques encablures, Georgi Markov attend, lui, le bus qui le conduira au siège des émissions de la BBC en langues étrangères, à Bush House. Dissident bulgare et dramaturge, il tient sur la "Beeb" une chronique hebdomadaire insolente qui fustige le régime de Sofia. Une silhouette bouscule Markov, qui ressent au mollet comme une forte piqûre d'insecte : on vient de lui donner un coup de parapluie. Quatre jours plus tard, le dissident bulgare meurt à l'hôpital, victime d'un empoisonnement à la ricine. Si le meurtre de Georgi Markov n'a jamais été officiellement élucidé, nul n'ignore qu'il fut commandité par le régime de Sofia. Et le "parapluie bulgare" est devenu une icône de la guerre froide.

Comme le souvenir de Jack l'Eventreur plane sur les nuits de Whitechapel, dans l'East End, le meurtre de Georgi Markov hante Waterloo Bridge. Car c'est toute une mythologie de la peur et de la mort qui est associée à ce pont de 375 mètres de long reliant la célèbre gare de Waterloo au Strand et à Trafalgar Square.

 

Cet ouvrage à cinq arches, ouvert aux piétons comme aux voitures, a été inauguré en 1945. Auparavant, c'est un autre pont, construit de 1811 à 1817, qui fut baptisé du nom de la défaite napoléonienne. Ce premier Waterloo Bridge devait d'abord s'appeler Strand Bridge. Mais tout auréolé de sa victoire sur l'Empereur en 1815, Wellington obtint qu'il soit rebaptisé. Furieux, l'ambassadeur de France, René Eustache d'Osmond, fit savoir qu'il ne participerait pas à la cérémonie d'inauguration. Par solidarité, l'ensemble du corps diplomatique boycotta l'événement.

 

L'ÉDIFICE A ATTIRÉ MONET, WHISTLER, TURNER ET CONSTABLE

L'édifice peut se targuer d'avoir inspiré les artistes. Il a notamment attiré Monet, Whistler, Turner et Constable en raison de la splendide vue qu'il offre en amont sur Westminster et en aval sur la City. Le poète Shelley a évoqué ses piliers. Le groupe de rock The Kinks a composé en son honneur une de ses plus belles chansons, Waterloo Sunset. Sur la rive sud, la statue du célèbre acteur Laurence Olivier - derrière laquelle se profilent, de part et d'autre du Waterloo Bridge, le National Theatre et le Royal Festival Hall - annonce le périmètre sacré du théâtre et de la musique classique. Enfin, le pont a été porté à l'écran par James Whale, dont l'inoubliable Waterloo Bridge (1931) raconte la rencontre entre une prostituée et un militaire en permission, une romance brisée par la guerre.

 

Pourtant, Waterloo Bridge est un aimant pour les âmes en peine. A tel point qu'il gagne au XIXe siècle le surnom de pont des Soupirs (Bridge of Sighs), en référence à un poème de Thomas Hood (1799-1845) qui y situe le suicide d'une jeune femme. A parcourir le "livre des morts" tenu au quartier général de la police fluviale londonienne, on y comptait à l'époque au moins 30 suicides par an. Un vieillard fut ainsi retrouvé avec 3 000 livres sterling attachées à sa poitrine pour payer ses funérailles. Un étudiant mit fin à ses jours, lesté d'une Encyclopædia Britannica. Des soeurs jumelles s'attachèrent avant de plonger dans le fleuve. Bon nombre de suicidés qui se jetèrent du milieu du pont finirent leurs jours fracassés sur le parapet. "Pour se noyer, il faut enjamber la rambarde à au moins 100 mètres du début de Waterloo Bridge", estime froidement un document de police de l'époque.

 

Toujours aux alentours du XIXe siècle, le nombre des suicides était si élevé qu'un bateau était amarré en permanence pour repêcher les cadavres. Afin de faciliter la tâche des autorités, une récompense était offerte à ceux qui rapportaient des corps. Sans doute aussi pour décourager les détrousseurs de cadavres attirés par l'effrayante renommée du Waterloo Bridge.

 

 LE TEMPS DU FOG EST RÉVOLU

Aujourd'hui, le pont garde sa réputation morbide et continue à attirer les candidats à une mort rapide. La plupart des victimes sont originaires de province et ont choisi cet endroit triste comme un ciel d'hiver en raison de sa notoriété. Pourquoi tant de suicides à Waterloo Bridge ? "Le pont dégage une ambiance ténébreuse et déprimante. A ce niveau, la rivière est un grand tourbillon de souffrances qui attire les désespérés", suggère Peter Ackroyd, auteur d'une biographie de la Tamise (Thames : Sacred River, Chatto & Windus, 2007).

 

Après une promenade nocturne en 1827, Henri Heine fait part des idées noires qui l'ont pris en regardant les eaux du haut du pont. En 1860, Dickens évoque "l'aspect horrible de la rivière à cet endroit". La Tamise est étroitement associée aux noyades. Le film Frenzy (1972) d'Hitchcock s'ouvre sur le corps d'une jeune femme étranglée flottant sur le fleuve. Les 700 morts du naufrage du bateau à aubes Princess Alice, en 1878, et les 51 personnes qui ont péri en 1989 dans le naufrage de la discothèque flottante Marchioness en témoignent. Seule la construction d'un barrage à l'entrée de l'estuaire, dans les années 1970, a permis de stopper les crues jusque-là fréquentes et particulièrement meurtrières. Si le temps des brouillards épais - le fameux fog, provoqué par l'utilisation intensive du charbon - est révolu, la force des éléments accentue le caractère déprimant de Londres qui, en cela, ressemble plus à Moscou ou à Berlin qu'à Paris.

 

Or, en raison de sa position géographique, Waterloo Bridge est le pont le plus exposé aux intempéries. Les rafales de vent venues du sud-ouest comme de la mer du Nord s'engouffrent en hurlant dans les passages souterrains le reliant à la gare. Le court trajet se transforme en un parcours de combattant. L'entrelacs de tunnels sinistres ainsi que le dédale de ruelles, de culs-de-sac et de passerelles aux destinations incertaines forment une sorte de no man's land. Les couloirs sont un refuge pour les clochards, serrés les uns contre les autres.

 

 LA GARE MAL-AIMÉE

Sur la rive sud, à quelques encablures du pont, Waterloo Station en impose avec son entrée gigantesque surmontée d'une altière Britannia casquée - le trident de Neptune dans une main, le bouclier dans l'autre - et son immense salle des pas perdus. Toutefois, l'impression de puissance que dégage ce joyau de l'architecture victorienne, construit en 1848, est trompeuse. La plus fréquentée des gares de Londres est en fait la mal aimée du réseau ferroviaire. Car elle dessert essentiellement la banlieue sud, snobée par ceux de la rive nord en raison de sa population d'extraction modeste. "C'est le parent pauvre de King's Cross et d'Euston, qui accueillent les voyageurs de province, ainsi que de Victoria et Saint-Pancras, qui sont tournées vers la clientèle étrangère", souligne Tony Travers, professeur à la London School of Economics et spécialiste de Londres. Même les grandes lignes desservant le sud de l'Angleterre lui échappent.

 

Voisine de la gare principale, Waterloo International illustre ce piètre statut. Cette gare moderne, construite pour l'inauguration du tunnel sous la Manche, a accueilli les Eurostars entre 1994 et 2007. Elle est fermée jusqu'à nouvel ordre, et l'arrivée de l'Eurostar se fait désormais à Saint-Pancras. Le terminal qui a aidé le pays à ne plus être vraiment une île n'est plus que l'ombre de lui-même. Du moins cette déchéance permet-elle aux passagers français de ne plus se voir infliger l'affront d'arriver à Londres dans une gare rappelant la défaite des armées napoléoniennes.

 

Marc Roche, correspondant à Londres

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